L’alchimie dans « l’Œuvre au noir » de Marguerite Yourcenar, une interprétation.

Je me suis longtemps posé cette question : Qu’est-ce que l’alchimie?

Naturellement, j’ai commencé par consulter le miroir sans tain de notre conscience collective, Wikipedia : "L’alchimie est une discipline qui recouvre un ensemble de pratiques et de spéculations en rapport avec la transmutation des métaux. L’un des objectifs de l’alchimie est le grand œuvre, c’est-à-dire la réalisation de la pierre philosophale permettant la transmutation des métaux, notamment des métaux « vils » comme le plomb, en métaux « nobles »  comme l’argent, l’or. Un autre objectif classique de l’alchimie est la recherche de la panacée (médecine universelle) et la prolongation de la vie via un élixir de longue vie".

Il n’est pas possible de tirer un trait définitif sur cette approche superficielle parce que la superficialité n’est pas la garantie de l’erreur. Et la conscience est une surface. En surface donc, consciemment, l’alchimie forme un amalgame de symboles obscurs et alambiqués, associant Nicolas Flamel à la pierre philosophale, combinant le mercure à l’or transmuté. C’est indéniable, ce n’est pas faux. Mais est-ce suffisant?

Parce qu’on peut lui associer bien plus que des recettes ou des prodiges de laboratoire. Le terme dans son acception courante signifie maitrise d’un équilibre et son étymologie arabe āl-kymyā désigne la science des quantités.

Je n’étais pas satisfait, alors j’ai ouvert l’Oeuvre au noir, de Marguerite Yourcenar.

En 450 pages, l’immortelle donne vie à une réponse faîte d’encre, de chair et d’os, c’est le roman d’une naissance, d’une existence et d’une mort qui forment ensemble un singulier regard sur la vie. Unum sum et multi in me. Pour Yourcenar,Zénon définit l’alchimie

L’expérience de l’art a ceci d’extraordinaire qu’elle permet de confronter les réalités d’un artiste à nos propres réalités et les interprétations possibles d’une même œuvre sont aussi variées que les individus eux-mêmes. L’Œuvre au noir se caractérise par un nombre élevé de niveaux de lecture : scientifique, historique, religieux, philosophique, artistique, métaphysique, ésotérique et mystique. L’œuvre est dense, sublime et quasi hermétique au sens alexandrin. Mais l’effort d’interprétation qu’elle exige se distingue de celui d’un texte religieux ou scientifique dans la mesure où le processus herméneutique qu’elle implique y est essentiellement introspectif; il ne puise dans aucun dogme. Voici déjà un premier enseignement : la quête alchimique ou hermétique commence par l’introspection.

Marguerite Yourcenar entretenait avec ses personnages des relations plus ou moins intimes qui sont autant d’indices de son propre travail d’introspection. Alexis était le portrait d’une voix, disait-elle de son premier personnage, manifestement inspiré par un timbre distancié. La romancière insiste de cette façon sur l’altérité d’Alexis. Une altérité intérieure certes mais une altérité tout de même. Je connais mieux l’histoire d’Hadrien que celle de mon propre père, disait-elle de l’empereur. Hadrien a été un objet de recherches comme a pu l’être son propre père et la relation entre la créature et le créateur s’est réglée sur un axe vertical : père/fille, passé/présent, réalité/fiction. La complicité qu’elle entretient avec le souverain philosophe n’est donc jamais absolue, comme si un rapport de hiérarchie la conditionnait en permanence. Bien que similaire par endroit, l’Œuvre au noir échappe à ces contraintes. Zénon est comme mon frère dit-elle au sujet de celui, presque de chair et d’os, qui habite son œuvre la plus charnelle et la plus spirituelle. Tout indique que l’auteur et le médecin alchimiste entretenaient une complicité propice à une amicale gémellité, si la chose est possible.

Les pages de L’Œuvre au noir sont hivernales, froides et livides; cette luminosité se distingue d’emblée de celle des Mémoires d’Hadrien dont les reflets chauds et dorés nous rappellent les prémices de l’automne. Les vers du demi-dieu affleurent l’encre bleue de Méditerranée comme autant de pépites cuivrées qui annoncent le crépuscule d’un monde. L’hiver du Moyen-âge, lui, nous glace immédiatement les rétines de sa lumière crue et le regard sec de Zénon se mêle à l’obscurantisme de son temps. Une brume épaisse maintient les corps et les esprits dans un clair-obscur qui n’est jamais innocent. Au XVIe siècle, la lucidité est un risque à prendre.

Comme souvent avec les chefs d’œuvre (l’Œuvre au noir a été classé 26ème plus grand livre de tous les temps par Le Monde), l’impact d’une lecture sur la vie d’un homme ne se prévoit pas à l’avance et je suis moi-même entré dans ce roman sans trop y croire. Frappé par le style des Mémoires d’Hadrien dont les phrases semblaient se déverser directement dans mon âme, je décidai d’en savoir plus sur l’alchimie et entamai l’histoire de Zénon avec un enthousiasme tranquille.  Tout au long du roman, de fines allusions hermétiques remontent à la surface et éclatent de-ci de-là dans des phrases d’apparence anodine. Le doute n’est pas permis, Yourcenar s’est plongée elle-même dans les mystères alexandrins, bien que jamais nous n’y accompagnions Zénon. Celui qui s’attend à résoudre le secret de la vie éternelle grâce à l’Œuvre au noir repartira déçu. Celui qui est en quête de la pierre philosophale peut s’en retourner à ses fioles et à ses alambics. Jamais Zénon ne s’adonne ouvertement à son hérésie sous la plume de l’auteur, comme si, finalement, ses recherches devaient demeurer secrètes aux yeux mêmes du lecteur. Tout comme l’écrivain qui dissimule son travail souterrain, Marguerite Yourcenar nous dit que là n’est pas l’essentiel.

Une chose n’est pas vue parce qu’elle est visible, elle est visible parce qu’elle est vue nous disent Socrate et Diane Arbus. Le regard de Zénon sur son monde nous en apprend davantage sur l’alchimie que ses protocoles eux-mêmes. Et son regard, c’est avant tout sa vie.

En pratique, Zénon mène une triple existence : il est alchimiste, médecin et philosophe. Marguerite Yourcenar choisit d’ailleurs ce triptyque pour résumer sa profession et elle le fait exactement dans cet ordre (Note de l’auteur, page 497, folio). Il se pourrait que cette phrase fasse écho à un trait d’esprit antérieur qui évoquait lui aussi la triple dimension d’une existence. Je l’ai trouvé par hasard dans les Mémoires d’Hadrien (carnets de notes, pages 342, folio) et voici littéralement ce que dit la romancière:

« Le graphique d’une vie humaine ne se compose pas, quoi qu’on dise, d’une horizontale et de deux perpendiculaires, mais bien plutôt de trois lignes sinueuses, étirées à l’infini, sans cesse rapprochées et divergeant sans cesse : ce qu’un homme a cru être, ce qu’il a voulu être, et ce qu’il fut ».

Est-il possible que Zénon ait cru être alchimiste, qu’il ait voulu être médecin, et qu’il fût philosophe ?

Si l’on n’entend pas le terme croire au sens d’une méprise mais plutôt au sens d’un acte de foi, on peut considérer que Zénon a fait de l’alchimie une quête à laquelle il s’est entièrement voué. Et le syncrétisme de cette croyance avec sa volonté quotidienne de médecin praticien engendra un philosophe. C’est dans cette espèce singulière de foi idéale combinée à un réalisme presque morbide que réside la source de cette sage philosophie qu’il a fait sienne. Zénon se caractérise à la fois par son idéalisme forcené et par son réalisme violent.

Alors qu’est-ce que cette croyance ? En quoi consiste cette foi si singulière?

La pensée de Zénon se fonde d’abord sur un socle scolastique, c’est-à-dire sur un enseignement de la Bible qui puise dans une interprétation in extenso du Livre. On dit parfois que la scolastique est née dans l’Alexandrie ptoléméenne et plus particulièrement lors de la Septante. L’étude de l’Ancien Testament est née en Occident au moment même où l’hermétisme alexandrin était au faîte de sa gloire. Ce n’est pas un hasard. La scolastique, d’une façon générale, ramena l’influence de l’Antiquité grecque sur la chrétienté et ce grief sera d’ailleurs un argument de la Réforme. Dans l’air de son temps, Zénon repense la religion chrétienne sous l’angle d’un helléniste, comme Marguerite Yourcenar elle-même ou encore Nietzsche avant elle. C’est un détail qu’il ne faut pas négliger.

Les idées de Zénon paraissent ensuite parfaitement contradictoires et parfaitement équilibrée. A l’instar de ses modèles contemporains, essentiellement Paracelse et Léonard de Vinci, son approche s’avère profondément transdisciplinaire. Elle trahit d’une part son penchant pour le dynamisme des choses, pour le mouvement perpétuel, ce vitalisme qu’on retrouve dans le Songe de Cicéron et qui, à l’époque, était considéré comme subversif. Mais en même temps, comme le révèlent ses dessins d’hélices et d’aéronefs, il s’adonne à cette philosophie mécaniste qui, comme le dit Yourcenar, allait avoir pour elle l’immédiat avenir. Il s’intéresse aussi à l’hermétisme alexandrin, c’est-à-dire à l’étude d’Hermès Trismégiste et de la table d’Emeraude. Cette science héritée des érudits andalous, qui leur venait des arabes, qui la tenaient eux-mêmes des grecs, qui la tenaient eux-mêmes des phéniciens, qui la tenaient eux-mêmes des égyptiens, place un Dieu latent à l’intérieur de toutes choses. Cette immanence de la matière est le terreau sur lequel se construit l’alchimie; elle nécessite la croyance en un esprit qui habite les choses. C’est un acte de foi. Mais d’un autre côté, Zénon semble profondément athée. Un athéisme qui ne dit pas son nom nous dit Yourcenar.

Et les contradictions ne s’arrêtent pas là : son métier de praticien lui impose un empirisme matérialiste qui lui fait prendre part aux dissections de Montpellier, à l’étude des fèces cuites et fumantes, au suivi quotidien des malades et des mourants, mais en même temps, il se laisse porter par l’imagination quasi-visionnaire des cabalistes qui cherchent dans les nombres sacrés le moyen de réduire les champs du hasard.

En somme, Zénon recherchait l’équilibre entre le corps et l’esprit, entre la matière et l’idée, entre le solide et le liquide. Il avait réalisé que c’est aux frontières de ces quantités que siègent tous les mystères, et peut-être est-ce là même ce que certains appellent l’âme.

Dans une tirade sublime, prononcée lors de son procès final, quasi socratique, le philosophe nous transmet un aperçu de sa foi. Habile orateur, il met à bas les arguments du procureur, un par un. On l’accuse de fornication, de satanisme, de complots, de trahison. Aucun de ces chefs d’inculpation ne résiste à son éloquence. Mais le dernier motif de condamnation, en revanche, lui sera fatal. On l’accuse de s’adonner à la Magie, et voici la réponse qu’il en fait :

Mais en un sens, tout est magie : magie la science des herbes et des métaux qui permettent au médecin d’influencer la maladie et le malade; magique la maladie elle-même, qui s’impose au corps comme une possession dont celui-ci parfois ne veut pas guérir; magique le pouvoir des sons aigus ou graves qui agitent l’âme ou au contraire l’apaisent; magique surtout la virulente puissance des mots presque toujours plus forts que les choses et qui explique à leur sujet les assertions du Sepher Yetsira, pour ne pas dire de l’Evangile selon saint Jean. Le prestige qui entoure les princes et se dégage des cérémonies d’église est magie, et magie les noirs échafauds et les tambours lugubres des exécutions qui fascinent et terrifient les badauds encore plus que les victimes. Magiques enfin l’amour, et la haine, qui impriment dans nos cerveaux l’image d’un être par lequel nous consentons à nous laisser hanter.

L’existence toute entière de Zénon est résumée dans ce passage. Inutile de chercher plus loin cette croyance si singulière. Zénon avait tout simplement foi en l’existence, avec tout ce qu’elle contient de contradictions et de mystères, d’équilibres et de quantités. Sa foi est celle d’un esprit qui juge le savoir humain négligeable devant l’étendue des mystères. Celle d’un savant qui se sait ignorant, qui n’enferme rien dans ses propres certitudes, celle d’un amoureux qui voit la vie dans toutes choses. Yourcenar nous fait le preuve que cette foi alchimique, cette idée aussi étrange que paradoxale, impossible à admettre par une Eglise se résume en peu de mots: l’esprit n’aurait pas plus de valeur que la matière; l’homme n’aurait pas plus de valeur qu’une pierre; et rien ne surpasse en valeur cette force équilibrée qui, partout, jaillit de nulle part, et qu’on appelle la Vie. La science des quantités, c’est elle, l’alchimie, c’est la science de la vie.

En un sens, tout est magie : magie la science des herbes et des métaux qui permettent au médecin d’influencer la maladie et le malade; magique la maladie elle-même, qui s’impose au corps comme une possession dont celui-ci parfois ne veut pas guérir; magique le pouvoir des sons aigus ou graves qui agitent l’âme ou au contraire l’apaisent; magique surtout la virulente puissance des mots presque toujours plus forts que les choses et qui explique à leur sujet les assertions du Sepher Yetsira, pour ne pas dire de l’Evangile selon saint Jean. Le prestige qui entoure les princes et se dégage des cérémonies d’église est magie, et magie les noirs échafauds et les tambours lugubres des exécutions qui fascinent et terrifient les badauds encore plus que les victimes. Magiques enfin l’amour, et la haine, qui impriment dans nos cerveaux l’image d’un être par lequel nous consentons à nous laisser hanter.

Zénon dans L’oeuvre au noir, M. Yourcenar.

La vie est un songe, Calderon de la Barca

SIGISMOND. Pourquoi donc montrez-vous cet étonnement ?… Puisque c’est un songe qui m’a réformé, je crains de me réveiller et de me voir une seconde fois dans ma triste prison. Autrement, je ne me plaindrais pas du rêve que j’ai fait ; car j’ai appris par là que tout bonheur en ce monde passe comme un songe, et je veux profiter du mien pendant qu’il en est temps… (Au public.) En vous demandant pour nos fautes l’indulgence et le pardon que l’on doit attendre des nobles cœurs.

Acte III, Scène III.

Les Ménines de Vélazquez comme représentation de la représentation selon Michel Foucault (Les mots et les choses).

Les Ménines de Vélazquez comme représentation de la représentation selon Michel Foucault (Les mots et les choses).

La Quadrature du cercle

Par hasard, la fusion des précédents logos suridéalistes (La Terre vue de nuit 1 et 2) a abouti à ce symbole simple, un cercle affleurant un carré.

En Orient comme en Occident, le carré représente traditionnellement la terre, la matière, le réel, le fini. Le cercle représente traditionnellement le ciel, l’esprit, l’idée, l’infini. La fusion des deux symboles et la légère inflexion de la matière par l’esprit devait illustrer à la fois le mouvement, la croissance et le concept de sur-idéalisme.

La providence est espiègle parfois, et le lendemain sur Google, j’apprends que ce symbole peut être interprété comme celui de la Quadrature du cercle : l’illustration de la transcendance de Pi. Cet antique problème fut présenté en Occident par le premier des philosophes d’Occident dont on a souvent parlé ici : Pythagore de Samos, le gréco-phénicien.

Le problème de la quadrature du cercle est le suivant : Comment déterminer, à partir d’un carré donné, un cercle de surface égale ?

Après des millénaires de tentatives, il a été prouvé en 1882 qu’il est strictement impossible de déterminer un cercle d’aire égale à un carré donné, car Pi n’est pas algébrique, Pi est transcendant. Pourtant, il existe, bien qu’il soit impossible à déterminer. L’intuition et l’expérience deviennent donc les seuls outils capables de nous mener à la solution. Ce mystère est une parfaite illustration de l’existence de ces champs d’intersection à l’origine du regard dont il est ici question. L’énigme de la quadrature du cercle démontre qu’il existe des points qu’on ne peut atteindre avec la seule logique, des points où le corps et l’esprit se rejoignent, où la matière et l’idée ne se distingue plus l’un de l’autre, où le réel et l’idéal s’entremêlent comme s’ils ne faisaient plus qu’un.

La quadrature du cercle est tout autant un problème géométrique qu’un exercice spirituel symbolisant la symbiose du terrestre (le carré) et du céleste (le cercle); au Moyen Âge, on voit dans la quadrature du cercle un savoir secret qui donnerait accès au divin. Le centre du cercle, c’est l’Un, l’origine, le principe, Dieu. Du centre rayonne l’énergie de l’esprit ; le cercle est donc le monde céleste, l’éternité, la transcendance. Le carré, c’est l’univers créé, la stabilité terrestre et le mouvement, l’équilibre dynamique obtenu par la composition et la décomposition des quatre éléments. Fusionner le cercle et le carré, c’est non seulement associer le visible et l’invisible, mais c’est aussi opérer le passage du sensible vers une transcendance divine numérique. En l’occurence, Pi.

Ce symbole est donc celui de la création au sens large, celui de la croissance, qui permet de vivre intimement le lien entre l’humain et le divin, ainsi qu’il est gravé sur la Table d’Emeraude, le tout premier des posts de ce blog.

Une nouvelle fois, le hasard fait bien les choses :)

Marc-Aurèle, Pensées à moi-même, Livre IV.

Contre quoi t’irrites-tu? Contre la méchanceté des hommes? Réfléchis donc à cette loi d’après laquelle les êtres raisonnables sont nés les uns pour les autres, que la tolérance est une partie de la justice, que les péchés sont involontaires; et puis, combien d’hommes déjà, après avoir détesté, soupçonné et haï, couchés à terre d’un coup de lance ne sont plus que poussière. Réfléchis, et cesse enfin de te plaindre. T’irrites-tu de la part qui t’est faite dans le tout? Rappelle-toi la disjonction : ou la providence, ou les atomes, et par quels arguments nous avons démontré que l’univers est une cité. La matière va-t-elle encore te tourmenter? Songes-y, que le souffle vital soit doucement ou violemment agité, la raison discursive ne s’y mêle pas, dès qu’elle s’est affranchie pleinement et qu’elle a reconnu sa propre puissance.

Marc-Aurèle, Musée du Louvre

Marc-Aurèle, Musée du Louvre

(Source: kindbirthhahn)

"Ce qui est né de la terre retourne à la terre, ce qui est issu d’un germe de l’éther retourne à la voûte céleste" dit Euripide dans ses Fragments.

"Voilà ou bien la dissolution des enlacements des atomes, ou bien, à peu près, la dispersion des éléments impassibles" ajouta Marc-Aurèle dans le livre VII de ses Pensées pour moi-même.

L’ombre de la rose et la déchirure du voile

La rose orientale, épineuse, excelle dans ces jeux de lumière et d’ombre : un regard à peine fuyant, une capuche relevée, une ombre sur un visage,  et ce tissu qui chute sur le galbe d’une épaule. Cette science du clair-obscur me parait être le siège de la féminité depuis les palais du Bengale jusqu’aux plaines andalouses. Cette obsession des jeux de lumière est un atavisme moyen-oriental, à la fois superbe et inquiétant, simple et sophistiqué. La nuit est peut-être la paupière du jour, disait Omar Khayyam.

Je crois que l’ancêtre du hijab est né, à l’origine, d’une relation intime entre ces peuples et les rayons du soleil, avant l’Islam, en Egypte et à Babylone. Dans les déserts du Proche-Orient, ces femmes ont certainement appris à dompter la lumière comme un marin dompte le vent. L’Alchimie d’Hermès, de Geber et d’Avicenne a du se construire elle-aussi sur cette perception duale faite de matière et d’éther. A mes yeux, le niqab d’aujourd’hui n’a plus aucun sens. L’esprit s’y est perdu, déséquilibré, le voile est devenu opaque et le clair-obscur n’est plus qu’obscur.

Heureusement, il existe toujours des hommes et des femmes d’Islam pour perpétuer cet esprit de mesure, d’harmonie et de lumière millénaire. Ces jeux troubles qui nous permettent de ne pas oublier encore, le Zahir et le Batin qui m’obsédaient quand je l’ai rencontrée pour la première fois, ces deux noms d’Allah, l’apparent et le caché, qui engendrent par leur mariage non seulement la beauté du monde, mais également toute réalité.



Diana Lange’s work. Made with Processing.
Experiments with chaos (random () & noise ()) and order.

Diana Lange’s work. Made with Processing.

Experiments with chaos (random () & noise ()) and order.

Le voyage, Charles Baudelaire

Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit.
Ah! que le monde est grand à la clarté des lampes!
Aux yeux du souvenir que le monde est petit!

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers:

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme;
D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d’une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n’être pas changés en bêtes, ils s’enivrent
D’espace et de lumière et de cieux embrasés;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir; coeurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom!

II

Nous imitons, horreur! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n’étant nulle part, peut être n’importe où!
Où l’Homme, dont jamais l’espérance n’est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou!

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie;
Une voix retentit sur le pont: «Ouvre l’oeil!»
Une voix de la hune, ardente et folle, crie:
«Amour… gloire… bonheur!» Enfer! c’est un écueil!

Chaque îlot signalé par l’homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin;
L’Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu’un récif aux clartés du matin.

Ô le pauvre amoureux des pays chimériques!
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d’Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l’air, de brillants paradis;
Son oeil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.

III

Etonnants voyageurs! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers!
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile!
Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.

Dites, qu’avez-vous vu?

IV

«Nous avons vu des astres
Et des flots, nous avons vu des sables aussi;
Et, malgré bien des chocs et d’imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l’attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux!

— La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d’engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près!

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès? — Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin!

Nous avons salué des idoles à trompe;
Des trônes constellés de joyaux lumineux;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux;

Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse.»

Et puis, et puis encore?

VI

«Ô cerveaux enfantins!

Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l’avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l’échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché:

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s’adorant et s’aimant sans dégoût;
L’homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l’esclave et ruisseau dans l’égout;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote;
La fête qu’assaisonne et parfume le sang;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté;

L’Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie:
»Ô mon semblable, mon maître, je te maudis!«

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l’opium immense!
— Tel est du globe entier l’éternel bulletin.»

VII

Amer savoir, celui qu’on tire du voyage!
Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image:
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui!

Faut-il partir? rester? Si tu peux rester, reste;
Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit
Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,
Le Temps! Il est, hélas! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,
À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme; il en est d’autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier: En avant!
De même qu’autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le coeur joyeux d’un jeune passager.
Entendez-vous ces voix charmantes et funèbres,
Qui chantent: «Par ici vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé! c’est ici qu’on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n’a jamais de fin!»

À l’accent familier nous devinons le spectre;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
«Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Electre!»
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

VIII

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l’ancre!
Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons!

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte!
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau!

— Charles Baudelaire

À Maxime du Camp

La définition de l'âme, par Avicenne

Jean R Michot, Section I de l’Épître des états de l’âme, Traduction critique et lexique arabe,  LIBRAIRIE Philosophie J. VRIN, 1997

1 year ago

Qui choisit la science mystique pour elle-même a professé le dualisme. Mais celui qui a trouvé la science mystique comme s’il ne l’avait pas trouvée, trouvant au contraire l’objet de la connaissance, celui-ci s’est enfoncé dans l’abîme de l’arrivée.

Avicenne, Livre des directives et des remarques